Thibault Neveu
Français English
11 mars 2026 · 6 min de lecture

Sentio Ergo Sum : pourquoi les qualia ne se réduisent pas à un problème de vocabulaire

La conscience est peut-être un mot flou. Les qualia, non. Un argument selon lequel la qualité vécue de l’expérience résiste aux explications déflationnistes comme matérialistes.

Sentio Ergo Sum
Pieter Claesz · Still Life with a Skull and a Writing Quill · 1628
The Metropolitan Museum of Art

Le contexte

Tout est parti d’une conversation entre amis sur la conscience, et sur la question de savoir si le mot veut seulement dire quelque chose au-delà d’une étiquette commode.

Un ami défendait une position proche du déflationnisme de Wittgenstein : « conscience » est un concept que nous avons créé pour les humains, utile parce que nous en faisons l’expérience, mais peut-être vide de sens au-delà. Pour lui, demander « X est-il conscient ? » revient en réalité à poser deux questions : d’abord, le concept de conscience s’applique-t-il seulement à X ? Ensuite, X est-il conscient ? La seconde question n’a de sens que si la première en a un. Et la première est en dernier ressort une question sémantique, comme celle de savoir si un « tas de pommes » est une chose. Faute d’un nombre suffisant d’exemples reconnus d’entités conscientes (nous n’en avons vraiment qu’un seul : l’humain), nous ne pouvons même pas partager une notion commune de ce que conscience signifie.

Un autre ami objectait depuis la philosophie des sciences : oui, le langage est flou par construction, mais le rôle de la philosophie et de la science est précisément de poser des mots précis sur les phénomènes. Il pointait la distinction entre conscience psychologique (être responsable de ses actes) et conscience phénoménale (la sensation de ce que cela fait). Les vrais débats portent sur la seconde, et la concurrence des définitions y met le désordre.

Ce qui suit est ma tentative de soutenir que les qualia, la qualité ressentie de l’expérience, ne sont pas seulement un problème de vocabulaire mais désignent quelque chose d’irréductible, qui résiste aussi bien aux explications déflationnistes qu’aux explications purement matérialistes.

Rembrandt, The Philosopher in Meditation
Rembrandt · The Philosopher in Meditation · 1632
Musée du Louvre

L’argument

Cette tentative de réduire la question à une simple affaire de vocabulaire, où certains mots trouvent un consensus et d’autres peinent à trouver un sens propre, appelle une réponse. Je vais donc modestement essayer de définir celui dont je parle, depuis ma position.

Je parle de ce qui résulte de mon expérience, de la qualité spécifique des éléments qui constituent la conscience. J’y reviendrai.

Ce dont je ne parle pas : je ne parle pas d’une capacité à s’auto-référencer, ni à exprimer ou reconnaître une certaine subjectivité, même si cette capacité de reconnaissance est nécessaire pour parler de l’expérience elle-même, c’est-à-dire des qualia.

Si l’on accepte l’hypothèse que le langage est un outil de communication entre individus, doté d’une utilité pour décrire notre condition et nos désirs, alors on ne peut pas nier que la notion de qualia, la qualité de l’expérience vécue, vienne de quelque part. D’où vient-elle ?

On pourrait faire remonter cette intuition à Descartes, sinon bien avant. Dans le doute radical, il cherche ce qui tient quand tout est mis en doute : les sens, le monde extérieur, jusqu’aux mathématiques. Ce qui demeure, c’est l’expérience du doute elle-même, le fameux « je pense donc je suis ». On pourrait presque dire : je ressens donc je suis, sentio ergo sum. Car ce n’est ni un syllogisme ni un argument logique, c’est un constat qu’il fait : quelque chose éprouve le doute, et cela ne peut pas être douté. Ce qui est intéressant pour notre discussion, c’est que Descartes ne démontre pas ce qu’est la conscience ni la qualité de cette conscience ; il montre qu’il existe un résidu irréductible d’expérience qui ne peut être dissous dans une description objective du monde.

Mais quand bien même on s’en tiendrait à un matérialisme strict, on ne peut que constater que l’appréhension des événements du monde (la conscience) n’est qu’une observation contingente d’une exécution qui semble déterminée. À l’intérieur de ce déterminisme, il paraît cohérent de concevoir la conscience comme un maillon d’une chaîne causale rassemblant de l’information au sein d’un système complexe. Mais il paraît moins évident de comprendre ce qu’implique la qualité de cette expérience. Quel rôle jouent les qualia ? Le ressenti de cette expérience ?

Gerard van Honthorst, A Boy Blowing on a Firebrand
Gerard van Honthorst · A Boy Blowing on a Firebrand · 1621-22
Art Institute of Chicago

Prenons la douleur. L’information de douleur a un rôle causal utile dans la décision : je touche le feu, le signal remonte, je retire ma main. Un matérialiste dirait que la sensation de douleur est cette information, qu’il n’y a rien « en plus ». Mais alors pourquoi cela fait-il quelque chose de souffrir ? Un système traitant exactement la même information sans rien ressentir produirait exactement le même retrait de la main : c’est le zombie philosophique. La qualité de cette douleur, qui nous apparaît au-delà de tout doute possible, ne semble jouer aucun rôle fonctionnel supplémentaire, et pourtant elle est là. Le problème n’est pas d’expliquer ce que fait la conscience, mais d’expliquer pourquoi il y a un « effet que cela fait ».

C’est ici que je reviens à l’argument du vocabulaire. Dire que « conscience » n’est qu’un mot flou dont nous n’avons pas assez d’exemples pour fixer le sens est une position défendable pour la conscience au sens fonctionnel : traitement de l’information, auto-référence, etc. Mais pour les qualia, l’argument tourne en rond : on ne peut pas dire « ce mot ne réfère à rien de précis » quand chacun de nous sait exactement ce que cela fait de voir du rouge ou de ressentir une brûlure. Le problème n’est pas que le concept soit flou, c’est qu’il est privé, et c’est précisément pour cela qu’il résiste à la formalisation.

En prime, j’aimerais pousser la réflexion plus loin et dire que l’existence même du mot qualia est née du besoin des individus d’exprimer une qualité d’être indépendante des mécanismes conscients à l’œuvre. À tel point que ce serait le test ultime pour déterminer si une IA est sentiente : privée de toute connaissance préalable de ce mot (donc entraînée autrement qu’aujourd’hui) et dotée d’une capacité à développer un langage par elle-même, si elle en vient malgré tout à parler de la qualité spécifique de sa propre expérience, alors elle est sans aucun doute sentiente.


Écrit pour la communauté Sophialys, où Dreyfus, Descartes, Spinoza, Augustin et Husserl avaient chacun une persona ancrée dans leur propre corpus. La plateforme est depuis arrêtée : la page du projet raconte ce qu’elle faisait.

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